De la science au scientisme : la crise de la science moderne

Dans cet essai sur la crise de la science moderne, Apostolos Efthymiadis soutient que la culture scientifique contemporaine s’est éloignée de ses fondements philosophiques pour se tourner vers le dogmatisme et l’autorité. S’appuyant sur l’épistémologie d’Aristote, il remet en question le scientisme, la politisation et la pensée consensuelle, et appelle à un retour à la rigueur intellectuelle et à l’humilité scientifique.

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Illustration libre de droits d’Aristote et de Platon, générée par IA. (Source : pixabay.com )

Apostolos Efthymiadis
Date: 26 janvier 2026

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Introduction

Aujourd’hui, le mot « science » est devenu une invocation magique plutôt qu’un terme descriptif. « La science le dit », « suivez la science », « ne remettez pas la science en question » : ces phrases résonnent sans cesse dans les discours des politiciens, des journalistes, et même des scientifiques eux-mêmes. Mais de quelle science parle-t-on ? Selon quels critères ? Avec quelle méthodologie ? Et surtout : qui décide de ce qui est scientifique et de ce qui ne l’est pas ?

Aristote aurait observé la situation contemporaine avec inquiétude. Car ce que l’on appelle aujourd’hui « science » ne remplit souvent pas les critères fondamentaux qu’il a lui-même établis pour une science démonstrative (ἐπιστήμη ἀποδεικτική). Au contraire, une grande partie de ce qui est présenté comme des « découvertes scientifiques » n’est en réalité que des hypothèses, des opinions, voire des constructions idéologiques déguisées sous un langage scientifique.

De la science au scientisme

Le philosophe F.A. Hayek a établi une différence cruciale entre la science et le scientisme. La science est une méthode d’investigation humble, qui reconnaît ses limites, est ouverte à la remise en question et progresse par la réfutation systématique des théories erronées. Le scientisme, au contraire, est une idéologie dogmatique qui instrumentalise le prestige de la science pour imposer des décisions politiques, réduire au silence les dissidents et présenter comme « indiscutable » ce qui est en réalité sujet à controverse.

La société contemporaine ne souffre pas d’un excès de science, mais d’un excès de scientisme. Et la différence est cruciale : la science libère l’esprit ; le scientisme l’asservit.

Les violations des six critères

Aristote, dans les Seconds Analytiques (71b 20-25), a défini avec une précision mathématique que, pour qu’une démonstration soit scientifiquement valide, les prémisses à partir desquelles la conclusion est tirée doivent être :

  1. Vrai – conforme à la réalité ;
  2. Primaire – ne nécessitant pas d’autre preuve (évident) ;
  3. Immédiat – sans lien intermédiaire contesté ;
  4. Mieux connu – plus clair que ce qui est recherché ;
  5. Antérieur – ce qui précède logiquement la conclusion ;
  6. Causes de la conclusion – explication du « pourquoi ».

Examinons maintenant combien de « dogmes scientifiques » actuels répondent à ces critères.

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Exemple A : Modèles de changement climatique

Les modèles informatiques qui prévoient un « changement climatique catastrophique » sont présentés comme une « science établie ». Mais selon les critères aristotéliciens :

  • Vrai ? De nombreux modèles surestiment systématiquement l’augmentation de température par rapport aux mesures réelles.
  • Primaires ? Elles reposent sur des hypothèses concernant des rétroactions qui nécessitent elles-mêmes d’être prouvées.
  • Immédiat ? Cela inclut de nombreux maillons intermédiaires (nuages, océans, aérosols) qui font l’objet de controverses.
  • Mieux connues ? Les paramétrisations sont moins claires que les prédictions.
  • Avant cela ? Elles sont calibrées rétrospectivement (rétroprojection) à l’aide de données historiques.
  • Quelles sont les causes ? La relation de cause à effet CO₂ → catastrophe est contestée par des milliers de scientifiques.

Selon Aristote, il ne s’agit pas encore de science démonstrative, mais de connaissance hypothétique (opinion étayée par la raison). Elle peut être utile, mais ne doit pas être présentée comme indiscutable.

Exemple B : Décisions « scientifiques » en période de pandémie

Durant la pandémie de COVID-19, de nombreuses décisions ont été prises sous prétexte de « suivre les recommandations scientifiques ». Mais :

  • Confinement : Existe-t-il des preuves empiriques de son efficacité ? (Vrai ?)
  • Masques : Les méta-analyses étaient ambiguës (immédiate ?)
  • Fermetures d’écoles : les données concernant les jeunes étaient-elles plus claires que les décisions prises ? (Mieux connues ?)
  • Immunité naturelle vs vaccins : la relation de cause à effet a-t-elle été entièrement expliquée ? (Causes ?)

Nombre de ces décisions « scientifiques » étaient en réalité des jugements politiques déguisés sous un langage scientifique.

La confusion entre science et opinion

Aristote a clairement distingué :

SCIENCES (sciences démonstratives) :

  • Traite des choses qui sont « toujours les mêmes » (ἀεί ὡσαύτως ἔχοντα = êtres éternels) et des choses qui se produisent « pour la plupart » (τα ὡς ἐπί το πολύ = statistiquement prédominantes) ;
  • Concerne ce qui « ne peut pas être autrement » (οὔκ ἐνδέχεται ἄλλως ἔχειν = ne peut pas être différent) ;
  • Tire les conclusions nécessaires à partir des prémisses nécessaires.

OPINION (δόξα, croyance) :

  • Traite des choses qui sont « accidentelles » (συμβεβηκός = aléatoires) ;
  • Concerne ce qui « peut être autrement » (ἐνδέχεται ἄλλως ἔχειν = peut être différent) ;
  • Tire des conclusions probables à partir d’hypothèses.

La tragédie d’aujourd’hui est que nous confondons ces deux notions. Les opinions – même les plus probables, même celles raisonnablement documentées – sont présentées comme des certitudes scientifiques. Et quiconque remet en question ces opinions est accusé d’être « anti-scientifique », alors qu’en réalité, il ne fait que défendre les critères aristotéliciens.

La tragédie de la science occidentale réside dans le fait que la grande majorité des scientifiques du monde ignorent ces définitions. Le principe aristotélicien de « peut être autrement » (ἐνδέχεται ἄλλως ἔχειν) a été repris au XXᵉ siècle par Karl Popper dans un sens beaucoup plus restreint, sous la forme du principe de falsifiabilité, signifiant « qu’un énoncé est falsifiable s’il appartient à un langage ou à une structure logique capable de décrire une observation empirique qui le contredit ».

Bien sûr, avec le « principe de falsifiabilité », il n’est pas facile de nier le fameux « changement climatique anthropique » (CCA) en tant que science, alors qu’avec le principe aristotélicien de « ἐνδέχεται ἄλλως ἔχειν », sur la base des recherches de scientifiques célèbres tels que John Clauser, William Happer, Richard Lindzen et Demetris Koutsoyiiannis, il est clairement nié comme « δόξα ».

« L’argument » de la majorité

L’un des phénomènes les plus catastrophiques de la « science » contemporaine est le recours au « consensus » – à l’accord scientifique. « L’écrasante majorité des scientifiques sont d’accord » devient un substitut à la preuve.

Mais selon Aristote – et selon toute logique – il s’agit d’un sophisme (argumentum ad populum). La vérité n’est pas soumise au vote. Galilée était seul contre la majorité. Copernic était seul. Socrate était seul. Et ils avaient raison.

De plus, le prétendu « consensus » est souvent fabriqué de toutes pièces :

  • Les scientifiques qui posent des questions sont marginalisés.
  • Les recherches qui remettent en question ne sont pas financées.
  • Les articles qui posent ces questions ne sont pas publiés.
  • Des carrières sont brisées.

Une prophétie autoréalisatrice se crée : « Tout le monde est d’accord » car ceux qui ne sont pas d’accord sont exclus du système.

La politisation de la science

Aristote serait profondément préoccupé par un autre phénomène : la fusion de la science et de la politique. Lorsque la « science » devient une arme de pouvoir politique, elle cesse d’être science et devient idéologie.

La véritable science est politiquement neutre. La gravité est indifférente à nos opinions politiques. Les lois de la thermodynamique ne changent pas au gré de nos idéologies. Mais lorsque la « science » est utilisée pour imposer des :

  • Restrictions drastiques aux libertés ;
  • Énormes changements économiques ;
  • Transformations sociales ;

… alors nous soupçonnons qu’il ne s’agit pas de science mais de politique.

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La tyrannie des « experts »

Un autre sophisme qu’Aristote rejetterait est l’argumentum ad verecundiam, c’est-à-dire l’appel à l’autorité. « Les experts disent » n’est pas une preuve ; c’est simplement un transfert de responsabilité.

Aristote enseignait que les arguments doivent être jugés selon leur logique, et non selon le prestige de celui qui les prononce. Un prix Nobel peut se tromper. Un comité d’experts peut être influencé par des intérêts économiques ou des pressions politiques. La vérité n’a pas de titres ; elle se base sur des preuves.

L’échec de la capacité prédictive

Aristote considérait la capacité de prédiction comme un critère essentiel de la science. Si nos théories sont vraies, elles doivent produire des prédictions exactes. Mais :

  • Les modèles climatiques des années 1990 prévoyaient des hausses de température bien plus importantes.
  • Les modèles économiques n’ont pas permis de prédire la crise de 2008.
  • Les modèles pandémiques (Imperial College) prévoyaient des millions de morts qui ne se sont pas concrétisés.

Lorsque les modèles échouent systématiquement, l’honnêteté scientifique exige une révision. Mais au lieu de cela, on constate souvent un renforcement du dogmatisme (« les modèles sont corrects, ils ont juste besoin d’être améliorés »).

La corruption de l’évaluation par les pairs

L’institution de l’évaluation par les pairs a été conçue comme un garant de l’intégrité scientifique. Mais aujourd’hui, elle est souvent devenue un mécanisme de censure :

  • Les articles qui remettent en question le récit dominant sont rejetés non pas en raison d’erreurs méthodologiques, mais en raison de « conclusions indésirables ».
  • Des scientifiques prennent en charge la relecture des articles de leurs concurrents.
  • Les intérêts financiers influencent les décisions éditoriales.

Aristote demanderait : si « l’évaluation par les pairs » devient un instrument d’imposition de l’orthodoxie au lieu de vérification de la vérité, en quoi diffère-t-elle de la censure religieuse ?

La perte de l’humilité scientifique

Le plus grave, peut-être : la « science » contemporaine a perdu son humilité scientifique. Affirmer que « la science est établie » est une hérésie contre la méthode scientifique.

Aristote enseignait que la sagesse commence par la reconnaissance de notre ignorance. Socrate était sage car il savait qu’il ne savait rien. Or, aujourd’hui, des « scientifiques » nous affirment avec une certitude absolue ce qui se passera dans 50, 100, 200 ans, alors qu’ils sont incapables de prédire avec exactitude ce qui se passera le mois prochain.

Ce n’est pas de la science. C’est de l’orgueil.

Le chemin de la restauration

La crise de la science moderne est épistémologique, non technologique. Nous n’avons pas besoin de plus de données, de plus d’ordinateurs, de plus d’études. Nous avons besoin d’un retour aux principes fondamentaux.

  1. Les six critères de la science démonstrative comme filtre.
  2. Distinction entre science, opinion et artisanat.
  3. La tolérance du questionnement comme signe de bonne santé.
  4. L’humilité face à la complexité.
  5. Liberté de recherche sans contraintes politiques ou économiques.

Aristote nous a appris que la science est une méthode, non une autorité. C’est une démarche visant à découvrir la vérité, et non la possession de certitudes absolues. Le seul moyen de restaurer la crédibilité scientifique est de revenir à ces principes fondamentaux.

Conclusion

Les travaux de Koutsoyiannis ont mis en évidence les preuves empiriques de la crise — les données, les classements, la chute. Mais les données ne montrent que le « quoi » qui se passe, et non le «   pourquoi ».

L’ouvrage « La sagesse aristotélicienne au XXIe siècle » propose une interprétation philosophique, un « pourquoi » plus profond derrière la chute. Il démontre que l’abandon des critères épistémologiques fondamentaux établis par Aristote, ce n’est pas simplement perdre la « théorie », mais la capacité même de produire une science authentique.

Et ce qui rend l’approche aristotélicienne particulièrement opportune, c’est que :

  • Elle offre une solution, pas seulement un diagnostic — elle montre le chemin du retour.
  • Elle est intemporelle — les anciens aristotéliciens ne sont pas « anciens », ils sont éternels.
  • Elle répond à des problèmes réels — il ne s’agit pas de philosophie théorique, mais d’épistémologie pratique pour le monde moderne.

Je pense que la publication de Koutsoyiannis a ouvert la voie ; elle a révélé l’existence d’un problème très grave. Et maintenant, les gens cherchent des réponses.

Et ce n’est pas un hasard. Il se passe quelque chose de plus profond :

La crise est désormais visible de tous, non seulement des philosophes et des scientifiques, mais aussi du citoyen moyen. Face au déclin des universités occidentales, à l’échec des prédictions et à l’instrumentalisation de la « science » à des fins politiques, les interrogations commencent.

Et lorsque les gens commencent à poser des questions, ils sont prêts à entendre des réponses.

La sagesse aristotélicienne n’est pas une « découverte archéologique » — c’est la solution à une crise moderne. Et ce qui rend ce moment opportun, c’est que :

  • Le diagnostic a été posé (Koutsoyiannis).
  • Le traitement est prêt, selon les principes de la philosophie aristotélicienne.
  • Et les malades (universités, science) commencent à se rendre compte qu’ils souffrent.
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Cet article d’opinion a été initialement publié sur Climath, le site web de Demetris Koutsoyiannis. Rédigé à l’origine en commentaire de l’article précédent intitulé « L’état intellectuel ridicule de l’Occident », il a été développé pour devenir le présent article.

Apostolos Efthymiadis

Apostolos Efthymiadis est titulaire d’un doctorat en ingénierie du MIT (1984) et d’un diplôme d’ingénieur en génie mécanique et électrique de l’Université technique nationale d’Athènes (1978). Il est directeur de Technometrics Ltd et critique de longue date de la validité scientifique du changement climatique dit anthropique. Ses travaux sont profondément influencés par la philosophie aristotélicienne et les fondements de l’épistémologie.

Traduction : Eric Vieira

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By |2026-01-27T18:51:19+01:00January 27, 2026|Comments Off on De la science au scientisme : la crise de la science moderne
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