Les pays de l’ASEAN reviennent aux énergies fossiles et abandonnent leurs objectifs de neutralité carbone
La rapidité avec laquelle les pays de l’ASEAN ont abandonné leurs engagements de neutralité carbone en dit long sur la viabilité de l’agenda climatique. Dès l’apparition d’une menace réelle, la transition énergétique verte s’est révélée être une croyance de luxe, affirme Vijay Jayaraj.
Pendant des années, les gouvernements de l’ASEAN (Association des nations de l’Asie du Sud-Est) ont subi des pressions de la part des bailleurs de fonds internationaux et des forums climatiques pour annoncer l’abandon progressif des combustibles fossiles, des moratoires sur les nouvelles centrales et des investissements importants dans l’éolien et le solaire.
L’Indonésie et le Vietnam ont obtenu des financements du partenariat « Just Energy Transition », axé sur la décarbonation. Leurs dirigeants ont évoqué la possibilité d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 et de sortir du charbon dès 2040, voire plus tôt. Le gaz naturel était perçu comme l’énergie de transition, un mal nécessaire pour parvenir à un nirvana « renouvelable » grâce au développement à grande échelle de l’éolien et du solaire. Puis cette rhétorique confiante a rencontré la réalité.
Hormuz
Une pénurie soudaine de pétrole et de gaz naturel, déclenchée par l’escalade du conflit au Moyen-Orient, a mis en lumière les failles critiques du modèle zéro émission nette. Les marchés gaziers se sont tendus du jour au lendemain. La navigation dans le détroit d’Ormuz est devenue risquée. Les prix du GNL (gaz naturel liquéfié) ont explosé. Les chaînes d’approvisionnement ont été fortement perturbées.
Aujourd’hui, les gouvernements de l’ASEAN abandonnent discrètement leurs engagements climatiques et reviennent au pétrole, au charbon et au gaz naturel – les seules sources d’énergie abordables qui garantissent un approvisionnement électrique continu à leurs économies en pleine croissance. Les énergies fossiles sont de nouveau à la mode.
Depuis mi-avril, les rapports font état d’une tendance claire en Asie : perturbations des approvisionnements en GNL, hausse des prix au comptant et une course à l’électricité disponible à la demande, que le charbon peut encore fournir plus rapidement et à moindre coût que de nombreuses autres solutions. L’ASEAN ne fonctionne pas sur des slogans, et les usines, les ports, les centres commerciaux et les foyers ne fonctionnent pas à l’aide de vœux pieux. Lorsque les prix du gaz s’envolent et que l’offre se raréfie, les entreprises de services publics se tournent vers le charbon car il est disponible et familier.
Prenons l’exemple de l’Indonésie. Le 2 mai, le ministre de l’Énergie, Bahlil Lahadalia, a été clair : « J’ai décidé de maintenir le charbon pour le moment. Il s’agit d’une question de survie et d’efficacité. Nous ne devons pas sacrifier notre population avec des prix d’électricité trop élevés. »
L’Indonésie a approuvé des quotas de production de charbon plus élevés et reporté la fermeture progressive de centrales à charbon comme celle de Cirebon-1. Les projets d’élimination du charbon sont actuellement au point mort. L’accès à une énergie abordable pour 280 millions de personnes reste la priorité.
Au Vietnam, la production d’électricité à partir de charbon a bondi de 44 % en mars par rapport au mois précédent, atteignant 16 térawattheures. Cela représente 56 % de la production totale d’électricité du pays, soit la part la plus élevée enregistrée ces dernières années. Les compagnies d’électricité ont négocié des importations de charbon supplémentaires pour pallier le manque de gaz naturel liquéfié, coûteux et rare.
Thaïlande
La Thaïlande a réagi immédiatement. Les autorités ont remis en service deux unités de la centrale à charbon de Mae Moh et ont ordonné aux centrales à charbon existantes de fonctionner à pleine capacité. Ces 600 mégawatts supplémentaires ont contribué à stabiliser les coûts de l’électricité après la flambée des prix du gaz.
Les Philippines ont déclaré l’état d’urgence énergétique national fin mars, suite à la flambée des prix de l’essence. Le charbon fournit déjà environ 60 % de l’électricité. Le gouvernement a augmenté la production des centrales à charbon et envisagé d’assouplir les restrictions sur les nouvelles capacités. Le secrétaire à l’Énergie, Raphael Lotilla, a indiqué qu’un recours temporaire au charbon permettrait d’éviter les pénuries.
Au Myanmar, les longues files d’attente aux stations-service, aggravées par les prix du marché noir qui dépassent largement le double des tarifs officiels, ont ralenti la récolte du riz et fait flamber les prix des denrées alimentaires. Si la crise immédiate affecte le diesel et l’essence, les compagnies d’électricité puisent davantage dans leurs réserves nationales de charbon pour éviter des coupures de courant généralisées. La Malaisie et d’autres pays envisagent des mesures similaires pour préserver leur production industrielle et leurs économies rurales.
Vitesse
La rapidité avec laquelle les pays de l’ASEAN ont abandonné leurs engagements de neutralité carbone devrait vous en dire long sur la viabilité de l’agenda climatique. Dès l’apparition d’une menace réelle, la transition énergétique verte s’est révélée être une croyance de luxe, propre à ceux qui n’ont jamais eu à se soucier de la provenance de leur prochain kilowatt.
Les économies en développement rejettent le dogme climatique qui les condamne à un appauvrissement perpétuel. Elles développent activement l’extraction du charbon pour garantir un approvisionnement stable en combustible national. Cela protège leurs économies des fortes fluctuations du prix du GNL importé. L’ironie est flagrante : les gouvernements qui ont passé des années à promettre une décarbonation rapide s’appuient désormais sur le charbon pour maintenir l’approvisionnement en électricité et des prix abordables. La classe moyenne applaudit, car l’alternative serait une hausse des factures, un rationnement du combustible et des pertes d’emplois. Pour les ménages ordinaires, la sécurité énergétique n’est pas un sujet de débat. C’est la différence entre une électricité abordable et des interruptions inutiles, voire dangereuses, de la vie moderne.
Ce commentaire a été initialement publié sur The Hill le 19 mai 2026

Vijay Jayaraj
Vijay Jayaraj est chercheur associé à la CO₂ Coalition, à Fairfax, en Virginie. Il est titulaire d’une maîtrise en sciences de l’environnement de l’Université d’East Anglia et d’un diplôme d’études supérieures en gestion de l’énergie de l’Université Robert Gordon, toutes deux situées au Royaume-Uni, ainsi qu’une licence en ingénierie de l’Université Anna, en Inde. Il a également été chercheur associé au sein de l’Unité de Recherche sur les Océans en Mutation de l’Université de Colombie-Britannique, au Canada.
Traduction : Eric Vieira
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