Comment les statistiques sur l’énergie primaire redéfinissent le récit de la transition énergétique
Dans cet article, l’expert en énergie Samuel Furfari explique comment les récentes modifications apportées aux statistiques sur l’énergie primaire redéfinissent en profondeur la manière dont la transition énergétique est présentée et comprise. Ces changements méthodologiques révèlent que la contribution des énergies renouvelables a longtemps été surestimée dans les données mondiales largement citées.
Résumé
L’édition 2025 de la Revue statistique de l’énergie mondiale (RSEM) marque un tournant méthodologique significatif comment l’énergie primaire mondiale est mesurée, notamment en ce qui concerne les énergies renouvelables non combustibles telles que l’éolien, le solaire et l’hydroélectricité. Ce changement entraîne des conséquences profondes sur la perception, la quantification et le discours politique autour de la transition énergétique. Cet article résume le cadre conceptuel, les effets numériques et les implications géopolitiques de cette révision, en la replaçant dans le contexte plus large des pratiques internationales (AIE, Eurostat, ONU et EIA). Il démontre finalement que la méthodologie précédente de la RSEM a largement surestimé la contribution des énergies renouvelables à l’énergie primaire pendant de nombreuses années, servant ainsi les intérêts rhétoriques de leurs partisans.
1. L’énergie primaire façonne la géopolitique, l’énergie finale influe nos factures
La Revue statistique de l’énergie mondiale (SRWE) est depuis des décennies une référence incontournable pour de nombreux experts du secteur énergétique. BP, initialement connue sous le nom de British Petroleum, a commencé à compiler des statistiques sur les réserves, la production et la consommation de pétrole en 1952. Le rôle prépondérant de l’entreprise dans la géopolitique de l’énergie, remontant à ses débuts aux côtés de Winston Churchill (qui a joué un rôle déterminant dans la création de la « Anglo-Persian Oil Company », devenue BP après plusieurs changements de nom), a contribué à faire de la Revue statistique de l’énergie mondiale de BP une source de référence pour les géopoliticiens de l’énergie.
Depuis plus de soixante-dix ans, cette compilation statistique a constitué un outil précieux pour l’analyse des tendances énergétiques. Au fil du temps, elle s’est enrichie de données sur les minéraux critiques et les prix des différentes ressources énergétiques.
En 2022, BP a transféré à l’Energy Institute la responsabilité de la conservation et de la publication de cette base de données historique et exhaustive, assurant ainsi sa pérennité en tant que ressource essentielle pour le secteur de l’énergie.
Un concept clé en matière d’énergie est la distinction entre « énergie primaire » et « énergie finale ». L’énergie primaire provient de sources d’énergie naturelles telles que le charbon, le pétrole, le gaz, l’uranium, l’énergie éolienne, la biomasse et l’énergie solaire. L’énergie finale est l’énergie utilisée par le consommateur final.
Bien que la nature fournisse de l’énergie primaire, celle-ci se présente rarement sous une forme facilement utilisable ou manipulable directement. La conversion de l’énergie primaire en énergie finale implique toujours des transformations qui réduisent son contenu énergétique initial. Dans les centrales électriques ou les raffineries de pétrole, par exemple, l’énergie primaire est convertie en des formes plus pratiques, telles que l’électricité ou les carburants raffinés. Inévitablement, cette conversion engendre des pertes d’efficacité. Par conséquent, la quantité d’énergie finale est toujours inférieure à la quantité d’énergie primaire, et dans certains cas, la différence peut être significative. De plus, l’énergie finale doit être transportée jusqu’au consommateur final, ce qui provoque des pertes supplémentaires, notamment pour l’électricité où l’énergie est dissipée dans les lignes de transport et de distribution avant d’atteindre les consommateurs.
2. Pourquoi la comptabilité de l’énergie primaire est importante
Les statistiques sur l’énergie primaire constituent le fondement de presque tous les débats de haut niveau sur l’énergie, le climat et la géopolitique. L’intensité énergétique, les trajectoires de décarbonation, la part des différents combustibles et technologies, ainsi que de nombreux scénarios de neutralité carbone reposent tous sur la définition et la mesure de l’énergie primaire. Cependant, en statistique, le concept d’énergie primaire ne repose pas sur une observation directe ; il est plutôt le fruit de conventions.
Deux approches principales ont coexisté :
- La méthode de « l’équivalent en combustibles fossiles » ou méthode de substitution, dans laquelle l’électricité non combustible (éolienne, solaire, hydraulique, nucléaire, etc.) est exprimée en quantité d’énergie fossile qui aurait été nécessaire dans une centrale thermique pour produire la même quantité d’électricité ; et
- La méthode du « contenu énergétique physique», dans laquelle l’énergie primaire des énergies renouvelables non combustibles est simplement l’électricité produite, sans multiplicateur artificiel.
Pendant des décennies, la Révision statistique de l’énergie mondiale (SRWE) a utilisé la méthode de substitution, ce qui paraissait logique dans un monde dominé par le charbon, le pétrole et le gaz, et où la quasi-totalité de l’électricité était produite par des centrales thermiques. Toutefois, en 2025, compte tenu de l’importance croissante des énergies renouvelables et des distorsions introduites par cette convention, la Révision a adopté une approche fondée sur le contenu physique pour les énergies renouvelables non combustibles. Cette évolution aligne la Révision sur la pratique établie de longue date de l’AIE (Agence internationale de l’énergie), d’Eurostat, du système des Nations Unies et, plus récemment, de l’EIA américaine (administration d’information sur l’énergie).
Ce changement méthodologique a entraîné une baisse apparemment « soudaine » de la part des énergies renouvelables dans l’énergie primaire et une augmentation correspondante de la part des combustibles fossiles, même s’il n’y a pas eu de changement radical dans le système énergétique physique d’une année sur l’autre.
3. Méthodologie historique : Le paradigme de la substitution
En utilisant la méthode de substitution traditionnelle, on attribue à une source d’électricité non combustible un contenu en énergie primaire équivalent à la quantité de combustible qui aurait été nécessaire dans une centrale thermique classique. Si le rendement de référence est de 38 à 40 %, on considère que 1 kWh d’électricité requiert environ 2,5 à 2,6 kWh d’énergie primaire. En joules, 1 kWh (3,6 MJ) d’électricité renouvelable correspond à environ 9 à 10 MJ d’énergie primaire.
Cette logique visait initialement à permettre une comparaison cohérente de l’électricité d’origine fossile et non fossile dans un système où l’électricité produite à partir de sources thermiques était la norme. Elle met également en évidence, de manière implicite, les économies de combustible réalisées grâce à ces technologies. Bien que les énergies renouvelables non combustibles soient restées marginales, la distorsion qu’elles ont engendrée dans le bilan énergétique primaire total est demeurée modeste.
Cependant, au fil du temps, avec la croissance rapide de l’énergie éolienne et solaire, la méthode de substitution a commencé à surestimer leur part dans l’énergie primaire, produisant deux artefacts majeurs.
- La surestimation de la part des énergies renouvelables : l’électricité renouvelable a été valorisée en fonction de la quantité hypothétique de combustible qu’elle a remplacée, et non de sa production réelle. Cela a considérablement gonflé sa part déclarée dans l’énergie primaire.
- La baisse artificielle de la demande d’énergie primaire : à mesure que les systèmes passaient de l’électricité d’origine fossile (avec d’importantes pertes thermiques) à l’électricité renouvelable (avec des pertes minimales en amont), la demande statistique d’énergie primaire avait tendance à se stabiliser ou à diminuer, même lorsque la consommation finale d’énergie était stable ou en augmentation.
Autrement dit, l’ancienne méthode donnait l’illusion d’un système plus propre et plus « efficace » qu’il ne l’était réellement en termes de services énergétiques fournis. Elle engendrait également une confusion entre les véritables améliorations de l’efficacité énergétique et les simples modifications comptables.
4. La nouvelle méthode dans le cadre du SRWE 2025
Le SRWE 2025 remplace la méthode de substitution des énergies renouvelables non combustibles par une approche fondée sur le contenu énergétique physique. Dans ce cadre :
- Pour l’énergie éolienne, solaire photovoltaïque et hydraulique, l’énergie primaire est définie comme l’électricité produite. Autrement dit, 1 kWh d’électricité renouvelable équivaut à 1 kWh d’énergie primaire (soit 3,6 MJ).
- L’attention se déplace de la « consommation d’énergie primaire » vers l’approvisionnement énergétique total, défini comme la production plus les importations moins les exportations et les variations de stocks, conformément aux usages internationaux plus larges.
Cette transition reflète l’approche adoptée par l’AIE et Eurostat, qui définissent depuis longtemps l’électricité comme la première forme utilisable d’énergie issue de sources renouvelables non combustibles.
Il est important de noter que l’énergie nucléaire ne suit pas la même évolution. Pour l’énergie nucléaire, le SRWE continue d’utiliser une approche d’équivalence thermique, conforme aux pratiques de l’AIE et d’Eurostat. L’énergie primaire nucléaire est définie comme la production d’électricité divisée par un rendement standard d’environ 33 %. Ainsi, 1 kWh d’électricité nucléaire équivaut à environ 10,9 MJ d’énergie primaire.
De même, on continue d’utiliser des facteurs d’efficacité conventionnels pour la géothermie et certaines formes de biomasse utilisées pour la production d’électricité, plutôt qu’une correspondance stricte et directe entre l’électricité et l’énergie primaire. Cela reflète la conversion thermodynamique sous-jacente.
Par conséquent, le principal changement en 2025 concerne les énergies renouvelables non combustibles (éolien, solaire et hydroélectrique) plutôt que l’énergie nucléaire, dont le traitement statistique reste structurellement continu.
5. Impacts numériques sur les bilans énergétiques mondiaux
En utilisant la méthode précédente et les agrégats mondiaux les plus récemment publiés, la part de l’énergie primaire pour 2024 (publiée en juin 2025) est la suivante :
La tendance est constante : la part des énergies renouvelables non combustibles est réduite de moitié environ, tandis que celle des combustibles fossiles augmente de plusieurs points de pourcentage du seulement à ce changement comptable. Le résultat le plus frappant pour les non-spécialistes est l’augmentation apparente de la part des combustibles fossiles dans l’énergie primaire.
Avant la révision, les énergies fossiles représentaient environ 81,5 % de l’énergie primaire mondiale. Après la révision : les combustibles fossiles représentent environ 86,7 % de l’approvisionnement énergétique total.
En valeur absolue, la consommation mondiale de combustibles fossiles n’augmente pas soudainement. Les énergies renouvelables non combustibles ne sont plus comptabilisées pour le combustible hypothétique qui aurait été brûlé en leur absence ; elles ne sont comptabilisées que pour l’électricité qu’elles produisent concrètement.
Le « progrès » statistique précédemment avancé, attesté par la diminution de la part des énergies fossiles, s’avère donc être en partie un artefact de la méthode de substitution. Le nouveau tableau reflète plus fidèlement la réalité physique sous-jacente : le système global demeure majoritairement dépendant des énergies fossiles.
6. Alignement avec les pratiques statistiques internationales
Le changement de méthodologie opéré dans le cadre du SRWE 2025 l’aligne sur les approches utilisées par l’AIE, Eurostat et la Division de statistique des Nations Unies :
- Pour les énergies renouvelables non combustibles, ces organismes considèrent la production d’électricité comme l’énergie primaire, avec un facteur d’énergie primaire de 1 pour l’éolien, le solaire et l’hydraulique.
- Pour le nucléaire, ils utilisent un facteur de rendement thermique (souvent 33 %).
- Pour la géothermie et certaines productions d’électricité à partir de biomasse, ils utilisent des rendements conventionnels, établis à partir de chaînes de conversion typiques.
Cette harmonisation est essentielle. Pendant des années, les incohérences entre le SRWE et les données de l’AIE ou d’Eurostat ont compliqué les comparaisons internationales et les échanges de données. Les analystes devaient procéder avec soin à des ajustements ou de recalculer des séries chronologiques lorsqu’ils combinaient les données du SRWE avec celles d’autres sources. L’édition 2025 atténue considérablement ce problème et rend le SRWE plus utile pour des analyses comparatives approfondies.
7. Implications pour la politique énergétique et la géopolitique
Du point de vue des politiques énergétiques, cette nouvelle méthode a deux implications majeures. Le fait que la part des énergies renouvelables dans l’énergie primaire ait été réduite de moitié, passant d’environ 14-15 % à environ 6 %, illustre la forte dépendance persistante des systèmes énergétiques mondiaux aux combustibles fossiles, malgré la croissance rapide des capacités et de la production d’énergies renouvelables. Selon cette méthodologie équitable, l’éolien représente environ 2 % et le solaire environ 1 %. Les énergies renouvelables promues par la Commission européenne dans le cadre du Pacte vert pour l’Europe ne représentent que 3 % de la demande en énergie primaire. Il convient de noter que la promotion des nouvelles sources d’énergie renouvelables n’est pas une conséquence des récentes politiques climatiques ; le développement des éoliennes et des panneaux solaires a débuté en réponse aux chocs pétroliers des années 1970. Par conséquent, il a fallu un demi-siècle pour atteindre 3 %, rendant l’objectif de 100 % inatteignable pour de nombreuses décennies.
Les statistiques énergétiques ne sont pas neutres dans le discours géopolitique. Les économies émergentes, les pays industrialisés et les blocs régionaux ont longtemps utilisé la « part » d’énergie propre dans l’approvisionnement primaire pour asseoir leur leadership ou justifier un partage des charges. Le changement méthodologique de 2025 incite tous les acteurs à se baser sur des données plus objectives et cohérentes, réduisant ainsi les risques d’interprétation statistique sélective.
Pour de nombreux défenseurs des énergies renouvelables, la convention précédente offrait un contexte commode. Les graphiques montraient que les énergies renouvelables atteignaient ou dépassaient 15 % de l’énergie primaire, donnant l’impression d’une transformation structurelle rapide. Cependant, en réalité, leur contribution aux services énergétiques finaux demeurait bien plus modeste. Cette distinction était souvent occultée dans les discours, les rapports et les documents de politique générale.
Sur le plan politique et analytique, le nouveau cadre offre une vision plus réaliste de l’état de la transition énergétique. Il révèle que le système mondial reste majoritairement dépendant des énergies fossiles et que le chemin vers une décarbonation profonde est plus long et plus ardu que ne le laissent entendre les analyses fondées sur la méthode de substitution. Pendant des années, l’ancienne méthodologie a permis d’amplifier statistiquement le récit de l’essor rapide des énergies renouvelables ; la révision de 2025 supprime cette amplification et ne conserve que les données physiques.
Comme le soulignait un précédent article de Science-Climat-Energie, intitulé « Ajouter de l’énergie, pas une transition : les énergies fossiles restent le fondement du progrès », on n’assiste pas à une transition énergétique, mais à une simple addition d’énergie. Bien que l’énergie éolienne et solaire se développent à l’échelle mondiale, elles ne représentent encore qu’environ 3 % de la demande totale d’énergie primaire. Au cours de la dernière décennie, l’augmentation absolue de la consommation d’énergies fossiles a été plus de sept fois supérieure à la croissance combinée de l’énergie éolienne et solaire. Par conséquent, l’écart entre les énergies fossiles et les nouvelles sources d’énergie renouvelables se creuse, au lieu de se réduire.
D’un point de vue académique, la leçon est claire : les statistiques énergétiques ne sont pas de simples artefacts techniques ; elles façonnent également les attentes et le discours politique. Une politique énergétique rigoureuse doit s’appuyer sur des indicateurs reflétant la réalité physique plutôt que sur des conventions qui, involontairement, amplifient des récits préconçus. À cet égard, la Revue statistique de l’énergie mondiale 2025 n’est pas qu’une simple mise à jour technique ; c’est un examen de réalité nécessaire et un pas important vers une plus grande honnêteté intellectuelle dans la comptabilité énergétique mondiale. Elle rappelle aux décideurs politiques que leurs ambitions doivent être mesurées à la lumière des capacités réelles du système énergétique, et non des promesses que les graphiques laissaient entrevoir.
Cet article a été précédemment publié sous le titre « Quand les statistiques sur l’énergie primaire changent le discours sur la transition énergétique » sur science-climat-energie.be.

Samuele Furfari
Samuele Furfari est ingénieur et titulaire d’un doctorat de l’Université de Bruxelles. Il est professeur de géopolitique et de politique énergétique. Pendant 36 ans, il a occupé un poste de haut fonctionnaire à la Direction générale de l’énergie de la Commission européenne. Il est l’auteur de nombreux ouvrages.
Traduction : Eric Vieira
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