Le scénario catastrophe du GIEC est mort, mais pas encore enterré

Finalement, le scénario catastrophe du GIEC est jeté à la poubelle. Le quotidien néerlandais De Volkskrant a jugé l’information suffisamment importante pour en faire sa une. Marcel Crok écrivait déjà en 2018 que le scénario extrême du GIEC était intenable. Cependant, le rouages de la science tournent lentement, et il a fallu plus de huit ans pour que cette intuition soit reconnue par la communauté scientifique.

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Marcel Crok
Date: 6 mei 2026

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« Le GIEC abandonne le scénario catastrophe » : c’est ainsi que le quotidien néerlandais De Volkskrant titrait à la une le 4 mai. Sur X, l’auteur Maarten Keulemans écrit dans un long fil de discussion : « C’est colossal. Ahurissant. Insensé. Le GIEC reconnaît ce qui circule depuis longtemps : le scénario catastrophe le plus pessimiste, le 8.5, ne correspond plus à la réalité. Quelles conséquences cela a-t-il ? Presque tout ce que vous avez lu sur l’avenir du climat est faux. »

Keulemans a raison : c’est effectivement énorme. Et sachez-le : presque tout ce que vous avez lu ces dernières années sur l’avenir climatique est faux.

Également sur X, Wierd Duk, du journal néerlandais De Telegraaf , écrit en réponse à l’article du De Volkskrant : « Et qui a déjà dit cela il y a des années et des années et a été exclu de tout débat ? Exactement, des gens comme @marcelcrok, @ClintelNED et aussi @Simon_Rozendaal. »

C’est également vrai. Rob de Vos et moi-même avons publié un rapport début 2018 (!) avec la fondation néerlandaise de Groene Rekenkamer (la fondation Clintel n’existait même pas encore) intitulé « Pourquoi les scénarios du KNMI ne se réaliseront pas ». Nous y avions déjà évoqué ce qui figurait en première page du De Volkskrant. Huit ans déjà ! C’est dire la lenteur des rouages de la science.

L’avenir

Pour ceux qui suivent de près le débat, ce n’est pas nouveau. Pour les autres, voici un résumé. Le GIEC, le groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat aux Nations Unies, travaille avec des scénarios. Ces scénarios décrivent différents futurs possibles pour l’humanité : la croissance démographique mondiale, le développement économique et les sources d’énergie utilisées. Ces scénarios se traduisent par des émissions de gaz à effet de serre, notamment de CO2 et de méthane. Les climatologues intègrent ensuite ces scénarios d’émissions dans leurs modèles climatiques, ce qui permet d’établir des prévisions climatiques (le GIEC les appelle par euphémisme « projections », car il ne s’agit pas de prédictions exactes comme les prévisions météorologiques du lendemain) que le GIEC met en avant dans ses rapports.

Le scénario d’émissions le plus élevé utilisé par le GIEC depuis 2009 est appelé RCP8.5. Dans ce scénario, les émissions de CO2 augmentent considérablement au cours du XXIe siècle, passant d’environ 40 gigatonnes par an aujourd’hui à près de 128 gigatonnes par an d’ici 2100. Cette augmentation extrême des émissions de CO2 entraîne naturellement, dans les modèles climatiques (qui, soit dit en passant, surréagissent au CO2, mais nous y reviendrons), une forte hausse des températures mondiales, pouvant atteindre 5 ou 6 degrés de réchauffement d’ici 2100.

On lit régulièrement dans les médias : si nous ne faisons rien, la température augmentera de 5 degrés. Ces affirmations comportent deux erreurs. Premièrement, le scénario des émissions les plus élevées était considéré comme un scénario de statu quo (que se passerait-il si nous poursuivions sur notre lancée actuelle ?), ce qui est inexact. Deuxièmement, il était également perçu comme le scénario le plus probable, ce qui est tout aussi inexact. Les scénarios du GIEC ne sont absolument pas basés sur des probabilités. Ce sont simplement des « scénarios », des évolutions possibles du monde.

En 2017, un article scientifique important, rédigé par des experts en énergie, a clairement démontré que le scénario RCP8.5 était totalement irréaliste. À cette époque, Rob de Vos et moi-même travaillions sur un rapport exhaustif concernant les scénarios de l’Institut royal météorologique national des Pays-Bas (KNMI) de 2014, qui servent de référence à de nombreux secteurs (comme la montée du niveau de la mer). Le KNMI avait utilisé le scénario RCP8.5 comme scénario à fortes émissions. Dans le résumé de notre rapport « Pourquoi les scénarios du KNMI ne se réaliseront pas », publié en janvier 2018, nous avons écrit ce qui suit :

« Le KNMI décrit le scénario RCP8.5 comme un scénario de statu quo, mais depuis 2017, ce scénario n’est plus tenable. Le RCP8.5 représente en réalité le pire des cas. Par exemple, pour atteindre ce scénario d’ici 2100, il faudrait que la consommation mondiale de charbon soit dix fois supérieure à celle d’aujourd’hui. Or, une telle éventualité est hautement improbable. Une étude récente conclut donc que le RCP8.5 est un scénario irréaliste qui ne devrait plus servir de référence pour les études politiques. »

Poubelle

En résumé, il était déjà clair début 2018 que le scénario RCP8.5 devait être jeté à la poubelle. Cependant, le GIEC travaillait déjà activement à son sixième rapport, et pour celui-ci, le RCP8.5 n’était qu’un des cinq scénarios retenus. De ce fait, tous les groupes de recherche à travers le monde effectuant des simulations climatiques pour le rapport du GIEC ont inclus ce scénario et publié des conclusions basées sur celui-ci. Ce scénario (qui aboutit systématiquement à des conséquences extrêmes, comme une élévation extrême du niveau de la mer) a par conséquent généré des milliers d’articles dans la littérature scientifique, et une partie du travail du GIEC consiste précisément à rendre compte de ces publications.

Parallèlement, un scientifique en particulier, l’Américain Roger Pielke Jr., a lancé une campagne contre l’utilisation du scénario RCP8.5. Cette initiative ne lui a pas valu la sympathie de ses collègues climatologues, mais son influence est suffisamment importante pour qu’il soit impossible de l’ignorer. Le GIEC a passé sous silence ses études scientifiques publiées sur le scénario RCP8.5 dans son sixième rapport, tout en se sentant obligé d’en parler. La situation est devenue paradoxale : d’une part, le GIEC affirme que les scénarios ne comportent aucune probabilité (sous-entendant qu’il ne précise pas quel scénario est le plus probable) ; d’autre part, il admet, en termes vagues, que le scénario RCP8.5 est peu probable. Il écrit : « Toutefois, la probabilité de scénarios à fortes émissions tels que le RCP8.5 ou le SSP5-8.5 est considérée comme faible compte tenu des évolutions récentes du secteur énergétique. » Or, cette phrase figure au chapitre 1 du rapport et n’est pas mise en évidence dans le résumé destiné aux décideurs politiques, qui n’en ont donc pas connaissance.

Le rapport du GIEC fait ensuite plus fréquemment référence (voir tableau ci-dessous) au scénario RCP8.5 (et à sa variante plus récente, SSP5-8.5) qu’à tout autre scénario. Le RCP8.5 est devenu le scénario de prédilection de la communauté climatique précisément parce qu’il produit des résultats si spectaculaires : de quoi publier des articles novateurs dans des revues prestigieuses comme Nature et Science, d’améliorer son score de citations et donc sa carrière scientifique, et de faire les gros titres dans les médias.

Mention de différents scénarios dans le sixième rapport du GIEC. Source : Roger Pielke Jr.

Mérites

Tout le mérite en revient à Roger Pielke Jr. et à quelques collègues moins connus. Nous aussi, désormais sous l’égide de Clintel, avons écrit à ce sujet. En 2023, Clintel a mené une analyse approfondie du sixième rapport du GIEC, publiée dans l’ouvrage «Les visions figées du climat du GIEC ». Un chapitre, intitulé « Scénarios extrêmes », aborde cette question. Voici le résumé de ce chapitre :

« La principale information du sixième rapport du GIEC (AR6) est probablement que les scénarios pessimistes tels que SSP5-8.5 et SSP3-7.0 sont désormais considérés comme improbables. C’est une excellente nouvelle, car cela signifie qu’un réchauffement plus important d’ici 2100 est jugé moins probable qu’il y a quelques années. Malheureusement, cette information est reléguée au fin fond du rapport et peu de décideurs politiques la remarqueront. Pire encore, de larges sections du rapport continuent de mettre l’accent sur ces scénarios pessimistes. Comment cela a-t-il pu se produire ? »

Pendant ce temps, aux Pays-Bas, le KNMI travaillait sur la prochaine génération de scénarios. Le GIEC utilisant toujours le scénario RCP8.5 comme scénario le plus pessimiste, les chercheurs du KNMI ont apparemment jugé bon de le reprendre. Lorsque ces scénarios ont été publiés en 2023, j’ai publié le jour même un article intitulé : « La moitié des nouveaux scénarios du KNMI sont bons pour la poubelle ». L’ouvrage de Clintel, « Les visions figées du climat du GIEC », a été complètement ignoré par les médias. Même un communiqué de presse, que nous souhaitions diffuser par l’intermédiaire de l’ANP contre rémunération, a été refusé par notre agence de presse nationale.

La bonne nouvelle du jour est qu’en fin de compte (comme récemment avec les vagues de chaleur disparues du KNMI, partiellement « redécouvertes » par ce même institut à la suite des critiques de Clintel), la vérité finit par triompher et la climatologie reconnaît, à contrecœur, s’être trompée de voie. La mauvaise nouvelle, c’est qu’il faudra de nombreuses années avant que l’on puisse reconduire le « superpétrolier » sur la bonne voie. Même actuellement, de nombreuses publications scientifiques basées sur le scénario RCP8.5 sont en préparation. Les revues choisiront-elles de ne pas les publier, ou y ajouteront-elles au moins un avertissement clair ?

C’est une fois de plus Roger Pielke Jr. qui a annoncé la nouvelle la semaine dernière (le scénario RCP8.5 est officiellement abandonné) sur sa page Substack (accessible par abonnement) concernant les scénarios révisés à l’échelle internationale. Dans cet article, Pielke souligne également à quel point le scénario RCP8.5 a imprégné tous les pans de la société, notamment les tests de résistance des banques. Il retient donc son souffle. Le scénario RCP8.5 est peut-être officiellement abandonné, mais il faudra encore du temps avant qu’il ne soit définitivement enterré.

Cet article de Marcel Crok a été publié pour la première fois en néerlandais sur Indepen le 31 mars 2026.

Marcel Crok

Marcel Crok est un journaliste scientifique néerlandais qui se consacre à plein temps à l’écriture sur le débat climatique et les politiques climatiques depuis un article primé en 2005 sur le fameux graphique en forme de crosse de hockey. Il a publié deux ouvrages en néerlandais : « De Staat van het Klimaat » (L’État du climat) et « Ecomodernisme », dont il est co-auteur. Avec le chercheur indépendant britannique Nic Lewis, il a rédigé un rapport exhaustif sur la sensibilité climatique, intitulé « A Sensitive Matter » (Une question sensible). Le gouvernement néerlandais lui a demandé de devenir expert examinateur du 5e rapport d’évaluation du GIEC (AR5). En collaboration avec les instituts néerlandais de recherche climatique KNMI et PBL, Crok a créé la plateforme de discussion internationale « Climate Dialogue. »
En 2019, Crok et le professeur émérite Guus Berkhout ont fondé la Fondation Clintel. Ils ont publié la Déclaration mondiale sur le climat, qui a été signée depuis par plus de 2 000 scientifiques et experts. Avec Andy May et une équipe de scientifiques du réseau Clintel, Crok a contribué à l’ouvrage « The Frozen Climate Views of the IPCC » (Les points de vue figés sur le climat du GIEC) et en a assuré la direction éditoriale.

Traduction : Eric Vieira

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By |2026-05-06T14:44:25+02:00May 6, 2026|Comments Off on Le scénario catastrophe du GIEC est mort, mais pas encore enterré
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